Commercial · Les abonnements du théâtre de l'Ohio University (Arkes & Blumer, 1985) — Dans une étude de terrain devenue canonique, Arkes et Blumer vendent des abonnements de saison au théâtre à trois tarifs tirés au sort : plein (15 $), remise faible (13 $) et forte remise (8 $). Sur les six mois suivants, les spectateurs ayant payé le plein tarif assistent à significativement plus de pièces que ceux qui ont bénéficié d'une réduction. Seul l'argent déjà dépensé — coût irrécupérable — explique l'écart, la valeur de chaque représentation étant identique pour tous. La démonstration commerciale est limpide : plus un client a payé, plus il « consomme » pour ne pas gâcher sa dépense, mécanique que tout vendeur peut lire dans les comportements de renouvellement.
Politique · Le Concorde, prototype de l'effet éponyme — Les gouvernements français et britannique engagent dès les années 1960 des sommes colossales dans l'avion supersonique Concorde. Dès le début des années 1970, l'exploitation commerciale non rentable est actée. Pourtant, le programme est poursuivi pendant des décennies, justifié par le prestige national et surtout par les dépenses déjà consenties. Dawkins et Carlisle baptisent en 1976 ce comportement « effet Concorde ». C'est le cas d'école de l'instrumentalisation politique du coût irrécupérable : reconnaître l'erreur devenait plus insupportable que continuer à perdre, et chaque partie l'exploitait dans les renégociations bilatérales.
Diplomatique · L'escalade au Vietnam, lue par Staw (1976) — En intitulant son article fondateur Knee-deep in the Big Muddy — d'après une chanson contestataire sur la guerre du Vietnam — Barry Staw explicite le parallèle : les États-Unis ont continué d'engager hommes et ressources dans un conflit aux résultats de plus en plus négatifs, en partie pour ne pas dévaluer les sacrifices déjà consentis. Staw montre expérimentalement que l'individu personnellement responsable d'une décision antérieure y ré-investit davantage. Sur le plan diplomatique, l'enseignement est double : le coût irrécupérable enferme un camp dans la surenchère, et l'adversaire peut jouer de cet enlisement dans les pourparlers.
Judiciaire · Le refus de transiger après deux ans de procédure — En contentieux, le biais est si commun que médiateurs et cabinets en font un point d'attention documenté. Cas représentatif : une partie ayant dépensé plusieurs centaines de milliers d'euros de frais d'avocat sur deux ans refuse une transaction pourtant raisonnable, au motif qu'accepter reviendrait à « gaspiller » cet investissement. Les frais engagés étant irrécupérables quelle que soit l'issue, ils ne devraient pas peser ; ils poussent pourtant à l'escalade. Les médiateurs recentrent alors les parties sur une analyse coûts-bénéfices futurs — coûts restants, chances de succès, gain espéré — pour désamorcer le piège.
Entreprise · Le projet informatique qu'on n'ose plus arrêter — Un grand chantier de refonte de système d'information dérape : budget dépassé, délais glissés, bénéfices attendus revus à la baisse. À chaque comité, la question « faut-il arrêter ? » se heurte au montant déjà englouti, et l'on rallonge l'enveloppe pour « ne pas tout perdre ». Le schéma correspond exactement à l'escalade d'engagement décrite par Staw. La méta-analyse Cleaning Up the Big Muddy (Sleesman et al., 2012) confirme que la responsabilité personnelle des décideurs initiaux et le désir d'auto-justification comptent parmi les déterminants majeurs de cette persistance coûteuse.
Vie quotidienne · Le dilemme des deux voyages de ski — Dans l'expérience princeps d'Arkes et Blumer, on demande aux participants d'imaginer avoir acheté deux forfaits de ski non remboursables pour le même week-end : un séjour à 100 $ dans le Michigan et un à 50 $ dans le Wisconsin, ce dernier jugé plus plaisant. Une majorité choisit le voyage le plus cher mais le moins agréable, uniquement pour ne pas « perdre » les 100 $. Le week-end illustre le biais dans son état pur : les deux sommes sont dépensées quoi qu'il arrive, seule compte la qualité du séjour à venir. Chacun le rejoue dans les petits arbitrages du quotidien — finir un plat qu'on n'aime plus, terminer un livre ennuyeux « parce qu'on l'a commencé ».